2 000. C’est le nombre de morsures que les agents de La Poste déclarent chaque année en France, d’après les données du secteur. Des pincements sans gravité jusqu’aux plaies profondes. Et dans la quasi-totalité des cas, le propriétaire du chien a la même réaction : « Pourtant, il est adorable avec tout le monde. » Tout le monde, sauf le facteur.
Ce comportement n’a rien d’une bizarrerie isolée. C’est un grand classique que le comportement agressif du chien envers le facteur. comprendre pourquoi demande de sortir complètement de la logique humaine pour entrer dans celle du chien. Et une fois qu’on a fait ce pas, tout devient d’une clarté déconcertante.
À retenir
- Le facteur déclenche une réaction territoriale unique : il s’arrête, touche la boîte aux lettres et repartir sans interagir
- Chaque aboiement « réussit » à faire partir le facteur, renforçant le mauvais comportement jour après jour
- Peur, territoire, excitation ou ennui : les causes varient, mais la rééducation par récompense fonctionne dans 95% des cas
Le facteur, ennemi public numéro un du territoire
Pour comprendre pourquoi le chien se comporte de manière agressive envers le facteur, il faut penser comme lui : il voit arriver un humain avec une casquette, qui s’approche à la limite de son territoire, qui va même jusqu’à toucher la boîte aux lettres, et reste quelques secondes statique le temps d’y mettre le courrier. Trois provocations en une seule visite. Un passant ordinaire qui longe le trottoir ne fait rien de tout ça : il passe, il continue, il disparaît. Le facteur, lui, s’arrête, touche, s’attarde.
L’aboiement est, avec les expressions corporelles et olfactives, l’un des seuls moyens de communication et d’expression du chien avec ses congénères mais également avec l’homme. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est un message. Le chien dit clairement : « Tu es trop près. Recule. » Le problème, c’est que ce message reçoit chaque jour une confirmation éclatante de son efficacité.
Les chiens réagissent fortement aux personnes qui apparaissent régulièrement sans jamais interagir directement, car ce comportement ne correspond pas aux interactions humaines habituelles auxquelles ils ont été socialisés. La combinaison de l’uniforme et de l’absence d’interaction familière contribue à la méfiance du chien. Un voisin qui vient régulièrement sonne, parle, entre parfois, donne peut-être des caresses. Le facteur, lui, ne fait que surgir et repartir, chaque jour, sans jamais établir le moindre lien.
Le piège du renforcement quotidien
Voici le vrai moteur du problème, et il relève d’une logique implacable. Votre chien voit un véhicule s’approcher de chez lui. Instinctivement, il va aboyer pour faire fuir cet indésirable. Et ça marche ! Le lendemain, ce même véhicule ose revenir rôder devant chez vous. Votre chien aboie de nouveau et « réussit » à le faire partir.
Cette attitude est assimilée comme une attitude de fuite de la part de ce qui était, selon votre chien, un élément dangereux à éloigner du territoire. La fréquence quotidienne ainsi que la « récompense » engendrée par le départ du facteur renforcent le mauvais comportement du chien, car il obtient toujours un résultat qui le satisfait. En apprentissage animal, on appelle ça du renforcement positif. Mais là, c’est le mauvais comportement qui se trouve renforcé, jour après jour, avec une régularité d’horloge.
Ce cycle produit également un type d’hormone qui rend le comportement addictif chez les chiens. Avec la répétition, certains commencent à aboyer plusieurs minutes avant l’arrivée du facteur, parce que l’animal a appris à identifier les signes avant-coureurs. Le bruit du moteur de la camionnette jaune, l’heure habituelle, le cliquetis de la boîte aux lettres du voisin d’à côté. Le chien anticipe. Et cette anticipation elle-même devient une source de tension.
Cette répétition quotidienne renforce le comportement du chien qui peut aller crescendo : aboiements de plus en plus virulents, course le long du mur, rapides rotations sur lui-même, jusqu’à la morsure s’il en a la possibilité, dans certains cas. Ce qui commence par trois aboiements peut finir par un incident sérieux. L’escalade est lente, progressive, et souvent invisible jusqu’au jour où elle ne l’est plus.
Peur, territoire, ennui : trois ressorts différents
Tous les chiens n’aboient pas pour la même raison, et c’est là que l’erreur de diagnostic se glisse souvent. Pour certains chiens, les aboiements initiaux sont motivés par la peur, pour d’autres, c’est une réponse territoriale. D’autres encore perdent tout contrôle parce que les apparitions répétées du facteur provoquent un état de haute excitation. Le comportement frénétique peut même résulter de la frustration : certains chiens sociables ne veulent qu’une chose, se faire un nouvel ami, mais en sont continuellement empêchés par les portes, les grilles ou les barrières.
Une autre cause importante qui peut expliquer le comportement agressif d’un chien envers le facteur est l’ennui. Un chien qui s’ennuie dans son jardin car il n’en sort jamais développe des comportements gênants, voire dangereux. Son manque de dépense, son instinct de garde renforcé par son isolement et son manque de socialisation se cumulent et participent à l’agressivité, que ce soit envers le facteur ou envers n’importe quelle personne qui passe. Un chien qui se dépense suffisamment, qui sort, qui explore, a simplement moins d’énergie à consacrer à la surveillance obsessionnelle du portail.
Les passants sont perçus comme une menace, surtout si le chien n’a pas été correctement socialisé ou s’il a vécu une mauvaise expérience. Un chien adopté tardivement, ou qui a manqué de contacts humains diversifiés pendant ses premières semaines de vie, partira avec un déficit de confiance qui se manifestera précisément dans ces moments de face-à-face avec un inconnu à la démarche mécanique et à la tenue uniforme.
Peut-on vraiment changer ce comportement ?
Oui. Mais pas en criant dessus. Il est déconseillé de gronder ou de punir un chien qui aboie, car cela va booster son excitation et il continuera à aboyer. Il vaut mieux favoriser la rééducation par la récompense : à chaque fois que le chien respecte un ordre d’arrêter d’aboyer, lui offrir une friandise. La punition, dans ce contexte, amplifie l’état d’alerte au lieu de le réduire.
La technique qui donne les meilleurs résultats sur le long terme associe désensibilisation et contre-conditionnement. En amont, sortir de la maison à chaque fois que possible quand le facteur arrive, dire à votre chien « facteur », en lui donnant une récompense. Ainsi, le chien associera le facteur à une friandise et il attendra chaque jour avec impatience la venue de celui-ci. L’idée peut paraître naïve. Elle est pourtant solidement ancrée dans ce qu’on sait du fonctionnement de la mémoire émotionnelle chez les canidés.
Tout est une question d’association positive : il suffit de déconditionner le chien et de faire que l’arrivée du facteur soit un moment agréable. À terme, on peut même demander au facteur de lancer des friandises au chien lorsqu’il passe, afin que cette association soit toujours plus marquée. Quelques facteurs acceptent volontiers ce rôle. La Poste, d’ailleurs, conseille officiellement à ses agents de ne jamais s’approcher brusquement d’un chien et de ne pas croiser son regard directement, deux signaux que le chien lit comme une menace.
Si le propriétaire d’un chien « agressif » envers le facteur ne fait rien pour empêcher la situation de dégénérer, La Poste peut décider de suspendre la distribution du courrier. Ce n’est pas une menace en l’air : en cas de morsure, le propriétaire devra faire placer son chien sous surveillance vétérinaire durant quinze jours, avec trois consultations et une évaluation comportementale. Des contraintes lourdes, pour un problème qui se règle, dans la majorité des cas, avec de la régularité et un peu de patience, et sans doute quelques centaines de grammes de friandises.
Source : comportementalistespourtous.org
