Le vétérinaire ne posait pas cette question par curiosité. Il cherchait à savoir si l’herbe traversait encore sa phase de repousse active, celle où les graminées stockent le plus de sucres solubles avant de retrouver un équilibre. Après les chaleurs estivales, les pluies et les températures plus douces favorisent une repousse rapide, mais cette herbe jeune est souvent chargée en sucres solubles, notamment les fructanes. Une question de calendrier, donc, avant d’être une question de quantité.
Trois semaines. C’est souvent le temps que met une prairie à basculer du statut de « pré sec et jauni » à celui de « piège métabolique ».
La photosynthèse produit des sucres, notamment des fructanes, normalement utilisés par la plante pour grandir la nuit, mais un coup de fraîcheur nocturne après une journée ensoleillée ou un stress comme un orage suivant une sécheresse fait que l’herbe stocke ces sucres au lieu de les brûler. Après plusieurs semaines de canicule et de sol craquelé, la moindre pluie d’orage déclenche exactement ce scénario. La plante repart, mais elle repart en mode survie, pas en mode croissance sereine.
- L’herbe qui revient après trois semaines de pluie concentre les fructanes, sucres dangereux pour les chevaux.
- Une herbe rase stocke plus de sucres à sa base qu’une herbe haute, rendant le broutage rasant particulièrement risqué.
- Les chevaux sensibles (traits, poneys, Cushing) doivent avoir un accès limité au pré en septembre et octobre, surtout les matins après nuit froide.
Pourquoi la repousse d’automne trompe autant de propriétaires
L’intuition pousse à penser qu’un pré rasé, sans grande touffe verte, présente moins de risques qu’une prairie haute et généreuse. C’est l’inverse. Une herbe rase est souvent plus riche en sucres qu’une herbe haute. Le mécanisme tient à la physiologie de la plante : les fructanes sont stockés plus particulièrement à la base des tiges, ce qui rend une repousse rase après tonte ou surpâturage particulièrement dangereuse. Un cheval qui broute au ras du sol va donc chercher exactement la partie la plus concentrée en sucres, celle qu’il ne verrait même pas dans une herbe haute.
Certaines espèces aggravent encore la donne. Parmi les graminées semées, certaines accumulent très facilement des fructanes, par ordre décroissant : le ray-grass anglais, la fléole des prés, la fétuque élevée, le dactyle aggloméré, l’agrostis solonifère, le vulpin des prés, le pâturin et le brome. Le hic, c’est que ce sont précisément les espèces qui composent une bonne partie des prairies de loisir en France. Impossible donc de se dire « mon pré est différent, il ne risque rien ».
La minéralisation du sol joue aussi son rôle après une sécheresse prolongée. Au retour de la pluie à l’automne, en présence de chaleur et d’humidité, on assiste à une minéralisation naturelle importante, qui transforme les macro-éléments de l’humus en éléments minéraux nutritifs directement disponibles pour la plante. Cette disponibilité soudaine d’azote et de phosphore booste la repousse, mais elle ne rend pas l’herbe plus sûre pour autant.
Le nombre de jours, un indicateur que les vétérinaires prennent au sérieux
Les vétérinaires équins recommandent de restreindre l’accès au pâturage pendant les périodes critiques que sont le printemps et l’automne. La question du nombre de jours depuis le reverdissement permet d’évaluer à quel stade de ce pic se trouve la parcelle : une herbe qui vient tout juste de repartir concentre son énergie dans des pousses très jeunes et très sucrées, alors qu’une prairie stabilisée depuis plusieurs semaines a eu le temps de répartir ses réserves autrement. C’est un peu comme comparer un sprint et une course de fond : au démarrage, tout est concentré et intense. Un délai court après la pluie signale donc une vigilance maximale, particulièrement les matins où la nuit a été fraîche.
L’herbe devient particulièrement dangereuse pour les chevaux par temps de gel et de forte chaleur, car le taux de fructanes grimpe rapidement. Le décalage thermique entre nuit et journée, typique de septembre, coche précisément cette case. Limiter les sorties aux heures les plus risquées, tôt le matin après une nuit froide ou en fin de journée avec un soleil intense, peut faire une vraie différence.
Un cheval laissé au pré du matin au soir, sans coupure, ingère sa ration sur les créneaux les plus chargés en sucres. C’est précisément ce qui inquiétait le vétérinaire dans cette histoire.
Qui risque le plus, et comment limiter la casse
Certains équidés sont prédisposés à la fourbure, c’est le cas des chevaux de traits, des poneys, des shetlands ainsi que des chevaux souffrant de la maladie de Cushing. Leur métabolisme, hérité de races adaptées à des terrains pauvres, transforme la moindre pousse tendre en excès calorique difficile à gérer. La majorité des fourbures, plus de 50 % selon les estimations vétérinaires, ont une origine alimentaire, la cause la plus fréquente restant l’ingestion massive de glucides fermentescibles comme l’herbe jeune de printemps ou d’automne riche en fructanes.
Le passage d’un régime restreint à un accès libre ne doit jamais se faire du jour au lendemain. Le passage de l’herbe de pâturage à l’alimentation à base de foin ne doit en aucun cas être brutal ; il convient d’adapter progressivement les chevaux à la nouvelle configuration alimentaire de l’automne et de l’hiver. Cette logique fonctionne aussi dans l’autre sens, quand un pré grillé par l’été repart brusquement après l’orage.
Plusieurs leviers concrets existent pour sécuriser la sortie au pré sans priver totalement le cheval d’exercice et de fourrage frais : réduire le temps de pâturage à quelques heures plutôt qu’une journée complète, privilégier les créneaux de fin de nuit où la teneur en sucre est la plus basse, et fractionner la parcelle avec une clôture mobile pour éviter le broutage ras. Installer des clôtures temporaires pour fractionner le pré ou opter pour des sorties aux heures où la teneur en sucre est la plus basse limite l’ingestion massive de fructanes. Pour un animal déjà connu comme sensible, le port d’une muselière de pâturage reste une option simple à mettre en place dès les premiers signes de repousse.
La fourbure représente la deuxième cause de mortalité chez le cheval après les coliques, d’après l’Institut Français du Cheval et de l’Équitation. Un chiffre qui remet en perspective une question qui, sur le moment, peut sembler presque anodine : ce n’est pas la couleur de l’herbe qui compte, c’est son âge depuis la dernière pluie.
Sources : techniquesdelevage.fr | cgp-horsefeed.com

