Un pangolin mort posé sur une balance, proposé à la vente par un compte thaïlandais. Des chimpanzés nouveau-nés livrés comme animaux de compagnie. Des cornes de rhinocéros cataloguées pour la médecine traditionnelle. Ces annonces ne circulent pas sur le dark web. Elles se trouvent sur Facebook, dans des groupes que n’importe quel utilisateur peut rejoindre en quelques secondes. Un rapport publié en avril 2026 par l’Initiative mondiale contre la criminalité organisée transnationale (GI-TOC) vient de le confirmer avec des chiffres qui laissent peu de place au doute : Facebook est devenu le plus grand marché unique connu de commerce illégal d’espèces sauvages.
À retenir
- Quel rôle joue l’architecture secrète de Facebook dans la prolifération du trafic animal ?
- Combien de temps Meta a-t-il ignoré un problème qui s’aggrave année après année ?
- À quel prix réel cette commodité numérique coûte-t-elle aux espèces en voie de disparition ?
Des chiffres qui donnent le vertige
L’étude de la GI-TOC, qui a analysé les données entre avril 2024 et mars 2026, a recensé plus de 21 900 annonces liées à plus de 266 000 produits issus d’espèces sauvages sur 61 plateformes en ligne. Sur ce total, plus de 16 000 annonces se trouvaient sur Facebook, soit environ 74 % du total mondial. Pour contextualiser : c’est l’équivalent de remplir le Stade de France de transactions illégales, chaque semaine, pendant deux ans.
La valeur totale des produits identifiés dépasse 66 millions de dollars, soit environ 60 millions d’euros. Et ce chiffre, rappellent les chercheurs, ne représente qu’une fraction de la réalité, car l’immense majorité des échanges bascule rapidement vers la messagerie privée, hors de toute visibilité.
La quasi-totalité des espèces concernées sont parmi les plus strictement protégées au monde : 84 % des annonces identifiées sur Facebook sont liées à des espèces inscrites à l’Annexe I de la CITES, et 58 % impliquent des espèces en danger ou en danger critique d’extinction. Des lémuriens à queue annelée, des araignées-singes, des chimpanzés. Des animaux dont certaines populations comptent quelques milliers d’individus dans le monde.
La mécanique parfaite du groupe Facebook
L’architecture même de Facebook, avec ses groupes fermés, ses utilisateurs anonymes, sa monétisation de contenu et ses algorithmes qui poussent des contenus similaires aux utilisateurs, en fait la plateforme de choix pour les trafiquants. Ce n’est pas un hasard de circonstance. C’est une combinaison de fonctionnalités qui, mises bout à bout, forment un marché noir idéalement équipé.
Les groupes Facebook constituent le principal point de concentration de cette activité, représentant 76 % des détections. Et 78 % des contenus illicites ont été rencontrés sans même les avoir activement recherchés. Ce dernier point est particulièrement révélateur. En raison du fonctionnement des algorithmes, les utilisateurs qui consultent des comptes liés au trafic d’animaux sauvages se voient proposer toujours plus de contenus similaires. Après avoir parcouru seulement une poignée de comptes publics, le fil d’actualité d’un journaliste de l’AFP a commencé à afficher régulièrement des publications vendant des animaux ou parties d’animaux menacés.
Le procédé est rodé : un groupe intitulé « Passionnés de reptiles exotiques » ou « Éleveurs d’oiseaux rares » attire des curieux légitimes. Les transactions illégales se negocient en commentaires codés, avant de migrer vers Messenger ou WhatsApp. N’importe qui peut créer un compte ou un groupe privé sans vérification d’identité physique, souvent sous un faux nom, et communiquer via la messagerie chiffrée de la plateforme. Les forces de l’ordre, elles, se retrouvent face à un labyrinthe.
Meta membre d’une coalition, mais le problème s’aggrave
La réponse officielle de Meta pourrait se résumer en une phrase : « Nous avons des règles contre ça. » L’entreprise a d’ailleurs refusé de répondre aux questions de l’AFP, renvoyant simplement à ses politiques restreignant la vente d’espèces menacées. Mais ces politiques existent depuis des années, et le trafic, lui, ne fait que croître.
Meta est membre depuis 2018 de la Coalition pour mettre fin au trafic d’espèces sauvages en ligne, et le problème n’a cessé de s’aggraver depuis, relève Steve Galster, fondateur de Freeland. Entre 2018 et 2025, cette coalition déclare avoir supprimé 63,3 millions d’annonces prohibées et bloqué leurs auteurs. Mais elle n’a pas précisé sur quelles plateformes ces suppressions ont eu lieu. Impossible, donc, de vérifier quoi que ce soit. « On ne sait pas ce qui a été retiré par qui », dénonce Simone Haysom, directrice des programmes sur la criminalité environnementale à la GI-TOC. « On se repose sur ce que Facebook nous dit qu’il a fait. Il n’y a aucune supervision indépendante. » De nouvelles pages et groupes dédiés à la vente d’animaux continuent d’apparaître, avec plus de la moitié d’entre eux créés après que Facebook a rejoint la coalition.
Un rapport d’ONG va plus loin en affirmant que le modèle économique de Facebook peut involontairement récompenser les trafiquants, en permettant aux créateurs de contenu éligibles de percevoir des revenus publicitaires ou des abonnements générés par des publications très engageantes, même lorsque ce contenu met en scène des espèces protégées. : Facebook gagnerait de l’argent sur ce trafic.
Un crime transnational qui touche aussi la France
Le commerce d’espèces protégées se place au quatrième rang des trafics transnationaux les plus lucratifs et croîtrait de 5 à 7 % par an, selon Interpol. La France n’est pas à l’écart du phénomène. À l’aéroport Charles de Gaulle, on parle de plus de 9 tonnes de viande de brousse saisies par semaine, et ce n’est qu’une estimation partielle de la réalité.
Le trafic d’espèces vivantes concerne presque toutes les espèces, avec une pression accrue sur les plus rares : plus une espèce est menacée, plus elle devient convoitée, et plus son prix explose. Le pangolin en est l’illustration la plus brutale. Le kilo de sa viande peut se vendre plusieurs centaines d’euros et celui de ses écailles dépasser les 1 000 euros sur le marché noir. Ses écailles sont composées de kératine, la même protéine que nos ongles. Leur supposée valeur médicinale repose sur du vent, mais elles font courir les braconniers aux quatre coins d’Afrique et d’Asie.
Du côté des primates, la réalité est encore plus sombre. Pour capturer un bébé chimpanzé, il faut tuer environ dix adultes, car toute la famille défend le petit. Un seul animal affiché sur un groupe Facebook représente donc un massacre invisible, localisé à des milliers de kilomètres de l’acheteur.
Les chercheurs avertissent que ce trafic ne se limite pas à un pays : les animaux sont sourcés dans une région, vendus via des plateformes dans une autre et expédiés à travers le monde entier. « Sans changements structurels et une supervision réelle, le trafic en ligne d’espèces sauvages continuera d’être concentré, rencontré et amplifié sur les plateformes numériques grand public », concluent-ils. Le Digital Services Act européen, qui impose aux plateformes de vérifier leurs vendeurs et de retirer les contenus illégaux, est cité par les experts comme un levier concret : Facebook et Instagram sont d’ailleurs actuellement sous investigation dans l’UE pour non-conformité avec cette loi.
Source : actu.orange.fr
