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« Je pensais qu’ils étaient entre de bonnes mains » : pourquoi cette vétérinaire accusée d’avoir abandonné une trentaine de chats dans son cabinet choque bien au-delà de sa clientèle

Une trentaine de chats livrés à eux-mêmes, sans eau ni nourriture, derrière la vitrine d’un cabinet vétérinaire fermé du jour au lendemain. À Châteaudun, dans l’Eure-et-Loir, cette découverte a mis au jour l’une des situations d’abandon les plus troublantes jamais rapportées dans la profession vétérinaire elle-même, celle qui est censée soigner et protéger les animaux, pas les laisser croupir entre quatre murs.

Tout commence par un écriteau. « Fermeture exceptionnelle pour urgence familiale désolé », peut-on lire sur la porte du cabinet vétérinaire de la Croix-Rousseau, à Châteaudun. Le 20 juin, la vétérinaire Marta Magraner, installée dans ses murs depuis deux ans, quitte les lieux. Un départ que plusieurs témoins qualifient de précipité, mais tout sauf improvisé. Un départ semble-t-il précipité, mais certainement prémédité, et depuis la spécialiste espagnole ne répond plus au téléphone. La praticienne avait ouvert ce cabinet en 2024, après avoir travaillé quelques années auprès d’un confrère à Châteaudun.

À retenir

  • Pourquoi une vétérinaire diplômée a-t-elle progressivement accumulé des dizaines de chats sans pouvoir en assurer le bien-être ?
  • Comment des autorités alertées plusieurs mois avant n’ont-elles pas agi plus tôt pour éviter cette tragédie ?
  • Quel diagnostic psychiatrique cache cette accumulation compulsive d’animaux par une professionnelle de santé?

Une porte ouverte sur l’horreur

Six jours après cette disparition, une délégation municipale décide de forcer le passage. Le conseiller municipal prend l’alerte au sérieux et se déplace en compagnie d’agents de la police municipale, et sur les lieux un trousseau de clefs a été laissé par la vétérinaire permettant d’accéder au local. Ce que découvre Nicolas Belhomme, adjoint au maire délégué à la condition animale, dépasse toutes les craintes. « Dès l’ouverture de la porte j’ai été littéralement écœuré par l’odeur qui m’a assailli, précise l’adjoint au maire de Châteaudun. Avec les autres personnes présentes nous avons utilisé une pommade pour supporter les effluves de déjections et en sortant nous nous sommes désinfectés minutieusement. » À l’intérieur, le décompte est glaçant : tout était sens dessus dessous et l’équipe a commencé à recenser les animaux abandonnés dans le local, avant de dénombrer 35 chats au total.

Le tableau sanitaire relève de l’insalubrité pure. Une bénévole de l’association locale décrit une situation qui ne date manifestement pas d’hier : « On est dans un état d’insalubrité qui n’est pas imaginable. Ça ne date pas d’il y a 15 jours. Il y a des excréments et de l’urine absolument partout dans tous les recoins. On ne peut pas marcher sans que nos chaussures collent au sol. Il y a une invasion de mouches, et il commence à y avoir des asticots un peu partout. Et sachant que dans les chats présents, il y a des maladies », décrit-elle. Les animaux, terrorisés, ne se laissent même plus approcher facilement : ils sont dans une situation de stress et ils se cachent même entre les murs de placo, précise-t-elle encore. Sans surveillance vétérinaire ni contact humain rassurant, difficile d’imaginer combien de temps ces bêtes auraient tenu.

Le récit d’une salariée qui avait tiré la sonnette d’alarme

C’est une ancienne employée du cabinet, Adeline Iraéguy, aujourd’hui trésorière de l’association « Les Chats Mail », qui a lancé l’alerte. Elle raconte une dérive progressive, presque banalisée au fil des mois. « Il y avait de plus en plus de chats, car Madame Magraner avait décidé d’accueillir tous les chats en détresse. Elle acceptait ceux que la police municipale trouvait dans la rue, ceux que des particuliers ramassaient ici ou là et elle allait même en capturer parfois, lorsqu’on lui signalait la présence d’un chat errant dans les environs de Châteaudun », se souvient-elle. À son départ, la situation avait déjà atteint des proportions alarmantes : « Quand j’ai quitté mon poste il devait y avoir une soixantaine de chats dans le cabinet et les conditions d’hygiène devenaient déplorables. »

Cette accumulation n’est pas restée sans conséquence sur l’activité même du cabinet. Repoussée par les odeurs nauséabondes et la dégradation de l’accueil, la clientèle traditionnelle s’est raréfiée, précipitant la chute économique et sanitaire de la structure. C’est là que réside tout le paradoxe de cette affaire : des propriétaires qui confiaient leur animal en toute confiance à une professionnelle diplômée, pensant leur compagnon « entre de bonnes mains », et qui se retrouvent aujourd’hui à devoir se demander si leur chat n’a pas fini prisonnier de ce même engrenage.

Ce type de comportement, où une personne multiplie les prises en charge d’animaux au-delà de ses capacités réelles, porte un nom en psychiatrie : le syndrome de Noé, ou « animal hoarding ». Il conduit à posséder plus d’animaux qu’on ne peut en héberger, nourrir et soigner correctement, le point commun des malades étant l’incapacité à saisir la gravité de la situation. Un article dédié au sujet rappelle que ce comportement peut être considéré comme une forme de maltraitance même si les collectionneurs se perçoivent en bienfaiteurs, souvent attachés à leurs animaux et n’envisageant pas de s’en séparer. Une professionnelle de santé animale qui bascule dans ce travers, c’est presque une ironie cruelle : celle qui devait sauver devient celle qui, par excès de bonne volonté détournée, met en danger.

Une plainte en préparation, mais un flou juridique persistant

Depuis la découverte, l’association « Les Chats Mail » gère l’urgence au jour le jour. Depuis l’intervention du 26 juin, l’association passe chaque soir pour apporter de l’eau et de la nourriture aux animaux, et pour l’instant il n’y a aucun décès, mais chaque jour fait augmenter l’inquiétude. « Les Chats Mail » ont pris en charge quatre chats et sollicitent les fondations nationales comme la SPA, la Fondation Brigitte Bardot ou la Fondation 30 Millions d’Amis pour sortir de cet enfer la trentaine de chats en danger. Le local lui-même reste hors d’usage : l’association se dit incapable de remettre le local dans des conditions d’hygiène raisonnables, estimant qu’il faudrait tout passer au Karcher pour espérer assainir les lieux.

Sur le plan judiciaire, la situation avance lentement. Aucune enquête n’est ouverte pour le moment par la gendarmerie de Châteaudun, mais la Ville de Châteaudun et l’association Les Chats Mail envisagent de déposer une plainte commune pour maltraitance animale. Contactée à plusieurs reprises, la vétérinaire n’a donné aucune suite. Rappelons ce que risque, en théorie, toute personne reconnue coupable d’abandon d’animal en France : l’article 521-1 du Code pénal prévoit une peine pouvant aller jusqu’à 4 ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende pour les actes de cruauté et d’abandon envers un animal domestique.

Reste une question que cette affaire laisse en suspens : comment une profession censée détecter la souffrance animale au quotidien peut-elle laisser passer, sous son propre toit, un tel niveau de négligence pendant des mois sans qu’aucune autorité n’intervienne plus tôt ? La DDETSPP, la mairie, les gendarmes et le sous-préfet avaient pourtant été alertés dès le départ de la salariée, plusieurs mois avant l’intervention finale. Un délai qui, pour les trente-cinq chats restés seuls dans ce local insalubre, s’est compté en semaines de trop.

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Rédigé par Vincent