Trois semaines de décalage entre la cause et l’alerte. C’est ce qui rend la fourbure de pâturage si perverse : le poney a brouté une herbe verdoyante après les orages d’août, tout semblait normal, et puis un matin, ses antérieurs racontent une tout autre histoire. Cette posture reculée, ce poids reporté vers l’arrière, c’est la signature d’une inflammation qui couve parfois depuis plusieurs jours avant d’exploser.

La fourbure touche les tissus internes du sabot, et sa gravité n’est pas à prendre à la légère. Il s’agit d’une congestion inflammatoire aiguë du pied, touchant principalement les tissus lamellaires, qui peut entraîner un basculement de la troisième phalange et constitue une urgence vétérinaire. Une donnée qui devrait faire réfléchir tout propriétaire de pré : la fourbure est la deuxième cause de mortalité chez le cheval, considérée comme une urgence vitale par les vétérinaires au même titre que les coliques. Et les poneys ne sont pas épargnés, loin de là.

À retenir

  • Pourquoi l’herbe qui repousse après la pluie est bien plus dangereuse que l’herbe sèche de l’été
  • Le délai mystérieux de 3 semaines entre l’exposition et les premiers symptômes visibles
  • La posture révélatrice qui doit déclencher un appel d’urgence au vétérinaire

L’herbe qui repousse après la pluie, un piège sucré

Après une sécheresse, la première pluie d’août ressemble à une bénédiction. Mais la plante, elle, réagit différemment de ce qu’on imagine. La fourbure est souvent déclenchée par une surconsommation de glucides, en particulier les sucres contenus dans l’herbe estivale, produits par la photosynthèse, mais un coup de fraîcheur nocturne après une journée ensoleillée ou un stress sur la plante comme un orage suivant une sécheresse fait que l’herbe stocke ces sucres au lieu de les brûler. Résultat : un pâturage qui a l’air appétissant devient une véritable bombe à glucides pour un organisme sensible.

Certaines graminées aggravent encore le phénomène. Parmi les graminées semées, certaines ont tendance à accumuler très facilement des fructanes, par ordre décroissant : le ray-grass anglais, la fléole des prés, la fétuque élevée, le dactyle aggloméré, l’agrostis solonifère, le vulpin des prés, le pâturin et le brome. Or ce sont précisément les espèces qui composent une bonne partie des prairies de loisir en France. La hauteur de l’herbe joue aussi un rôle, contrairement à l’intuition : les chevaux sont aptes à utiliser correctement les pâturages ras, mais les fructanes sont stockés plus particulièrement à la base des tiges, ce qui rend une repousse rase après tonte ou surpâturage particulièrement dangereuse.

Les poneys, eux, cumulent les facteurs de risque. Certains équidés sont prédisposés à la fourbure, c’est le cas des chevaux de traits, des poneys, des shetlands ainsi que des chevaux souffrant de la maladie de Cushing. Un physique râblé, un métabolisme économe hérité de siècles passés dans des landes pauvres, et voilà un animal qui transforme la moindre pousse tendre en excès calorique. Le Shetland en particulier n’a jamais été conçu pour brouter une pâture grasse type prairie normande.

Le pied qui parle avant que le poney ne boite

Trois semaines après l’exposition à l’herbe grasse, les premiers signes cliniques apparaissent souvent de façon insidieuse. La posture est l’indice le plus parlant : la fourbure se reconnaît à la posture très caractéristique qu’adopte le cheval atteint, qui se tient très en arrière en reportant tout son poids sur les talons des antérieurs et sur ses postérieurs pour se soulager. Un poney qui semble « planter » ses pieds de devant en avant de lui, comme s’il essayait de fuir la douleur en pince, mérite un examen immédiat.

D’autres signaux physiques ne trompent pas. Une chaleur notable au niveau des sabots, principalement les antérieurs, et un pouls digital accentué juste derrière le paturon, décelable en posant deux doigts, sont des indices d’inflammation aiguë. Ce pouls, à peine perceptible chez un animal sain, devient soudain bien net, presque comme un battement de cœur miniature logé dans le paturon. À un stade encore précoce, le tableau clinique reste discret : une chaleur dans les sabots, une légère boiterie, une posture légèrement modifiée, le poney marche encore mais semble raide, et c’est le moment idéal pour intervenir puisque les lésions sont réversibles. Passé ce cap, le pronostic se dégrade vite, avec un risque réel de bascule de la phalange à l’intérieur du sabot.

Ce qu’il faut faire dans les premières heures

Un vétérinaire à joindre sans délai, avant même de bouger l’animal. Il est important d’appeler un vétérinaire immédiatement, et en attendant sa venue, il est conseillé de ne pas déplacer le cheval afin d’éviter l’aggravation des lésions. Le geste paraît contre-intuitif, on aurait envie de le faire marcher pour « voir » sa boiterie, mais c’est précisément l’inverse qu’il faut faire. La douleur pousse l’animal à compenser en sollicitant ses tendons, ce qui aggrave mécaniquement la lésion : plus le cheval a mal, plus il rétracte ses tendons, en particulier le tendon fléchisseur profond du doigt, qui tire alors sur la phalange distale et favorise sa bascule.

La diète immédiate s’impose en cas de suspicion d’origine alimentaire. S’il y a suspicion de fourbure alimentaire, il faut mettre le cheval à la diète, si besoin en lui mettant un panier. Retirer l’accès au pré, installer le poney sur une litière épaisse et confortable, refroidir les pieds si possible en attendant l’arrivée du praticien : ce sont des gestes simples, mais qui font gagner un temps précieux sur l’évolution des lésions internes. Le pronostic dépend directement de la rapidité de la prise en charge, et une fourbure prise à temps peut se résoudre sans séquelles majeures, tandis qu’un retard de quelques heures seulement peut faire basculer la phalange de façon irréversible.

La leçon de cette mésaventure ne se limite pas à surveiller la météo. Un détail mérite d’être connu : contrairement à une idée reçue, l’herbe grillée par la sécheresse ne présente quasiment aucun risque, c’est bien la repousse verte et tendre après la pluie qui concentre les sucres dangereux. Pour un pré à risque, la parade la plus citée par les propriétaires expérimentés consiste à fractionner le temps de pâturage, quelques dizaines de minutes matin et soir plutôt qu’un accès libre toute la journée, en privilégiant les horaires où la teneur en sucre de l’herbe est la plus basse.

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